MORCEAU CHOISI
« Il a boulotté du parmesan, on peut lui parler »


Posté le 23.08.2016 à 11H36


 

On peut être un metteur en scène de génie et rester un artisan modeste. Quand Dino Risi, en 2004 – il a 78 ans – publie Mes monstres (Edition de Fallois / L’Âge d’homme), des mémoires en forme de courts chapitres, irrésistibles et désordonnés, on découvre un homme sage, qui se raconte avec modestie et philosophie. Un cinéaste qui semblait ne pas croire tant que ça au cinéma… Extrait, dans la traduction de Béatrice Vierne.

 

Mes Monstres« J'ai écrit sur des tas de choses, mais très peu sur mes films et sur le cinéma en général. Et pourtant, j'ai réalisé plus de cinquante films, soit près d'un par an. La vérité, c'est que je crois avoir fait beaucoup de films sans même m'en apercevoir. J'étais assis à côté de l'appareil de prises de vues, dans mon fauteuil de réalisateur, je disais “Moteur!”, “On y va!”, et je pensais à autre chose.

En m'occupant des films et des acteurs, j'avais l'impression de perdre mon temps. J'avais la tête ailleurs. J'aimais trop ma liberté pour me sentir obligé de suivre les acteurs, leurs répliques, les mouvements de caméra, le rythme d'une scène, les éclairages du chef opérateur, je laissais tout cela à mon double, c'est-à-dire à moi-même, en pilotage automatique, que j'entendais dire: « Celle-là est bonne, on la tire. » Ou alors : « Non, on en fait une autre. »

Pendant la pause, je ne cassais pas la croûte : si j'étais en studio, je m'en allais à travers les rues de Cinecittà, avec une banane ou un paquet de pâte d'amande ou un morceau de parmesan; si je tournais en extérieur, je partais faire un tour dans les rues ou dans la campagne. À la fin de la pause, la scripte demandait au chef machino, qui était mon analyste : « Il est comment ? » Et lui de répondre : « Il a boulotté du parmesan, on peut lui parler. »

J'attendais avec impatience d'avoir terminé la journée de travail pour être enfin seul avec moi-même. Je pensais à tout. Sauf au film. Je pensais à quoi ? Presque toujours à une autre histoire, à d'autres endroits, à d'autres acteurs. Le film que j'étais en train de tourner, je l'avais désormais métabolisé, il était fait, je le voyais déjà, il ne piquait plus ma curiosité, il m'ennuyait, je ne voulais plus m'y attarder. En réalité, je cherchais à éviter la torture des projections qui précédaient sa sortie, je n'avais aucune envie d'en parler, je voulais l'oublier. Je n'en gardais rien.

Et même aujourd'hui, où l'on a inventé des supports commodes tels que les cassettes et les DVD, j'en ai quelques exemplaires que l'on m'a offerts, mais je ne les regarde jamais.

Un jour, en allumant la télévision, je tombe sur un film. Je regarde un peu, il me semble le connaître, l'avoir déjà vu. En fait, c'était un film que j'avais réalisé moi-même, une trentaine d'années auparavant. J'ai éteint le poste aussitôt. Quand je regardais les plans avec le monteur et qu'il me disait: « La scène est un peu longue, on pourrait la finir ici, qu'en penses-tu ? », je répondais: « Coupe, coupe. »

J'aurais volontiers tout coupé. J'étais dérangé par l'intrusion de mes créations dans ma propre vie. Une sensation étrange, j'aurais peut-être dû voir un psychanalyste, si avec le temps, ma grande admiration pour le docteur Freud ne s'était pas beaucoup affaiblie, au point de s'effondrer tout à fait quand je lus qu'un de ses patients, le célèbre homme aux loups, avait obtenu une pension importante de la Société psychanalytique de Vienne, à condition de ne pas révéler à quiconque qu'il n'avait pas été guéri.

Quelqu'un a dit que la psychanalyse est une maladie qui se prend pour son remède. Je trouvais plus apaisante la présence de mon fils Claudio, excellent assistant et réalisateur, qui avait inutilement essayé cette thérapeutique et avait eu recours, avec de meilleurs résultats, aux remèdes maison.

Outre le fait de zoomer, de filmer, de monter, je subodore qu'il y a un autre bonheur. Qui sait ce que pensent quelques-­uns de mes collègues qui respirent le cinéma et sont toujours en admiration devant ce qu'ils font ? »

 

Adrien Dufourquet

 


Rétrospective Dino Risi
Du 28 février au 25 avril