|
|
![]() |
Le 26 décembre 1894, un article du Lyon républicain rapporte que " les frères Lumière [...] travaillent actuellement à la construction dun nouveau kinétographe, non moins remarquable que celui dEdison et dont les Lyonnais auront sous peu, croyons-nous, la primeur.". En fait, cest un public parisien et restreint qui assiste le 22 mars suivant à la première démonstration de cet appareil avec lequel Louis Lumière projette la " Sortie dusine " dans les locaux de la Société dencouragement pour lIndustrie nationale, un mois avant la première séance new-yorkaise du Pantoptikon Latham. Pour la première fois grâce au Cinématographe Lumière, un film devient visible par toute une assemblée. Onze autres projections en France (Paris, Lyon, La Ciotat, Grenoble) et en Belgique (Bruxelles, Louvain) auront lieu avec un programme de films plus étoffé durant lannée 1895, avant la première commerciale du 28 décembre, remportant à chaque fois le même succès. |
| Lappareil est décrit précisément dans le brevet du 13 février 1895 pris conjointement par les frères Lumière comme à leur habitude, bien que ce soit Louis qui en a trouvé le principe. Ce principe est ainsi résumé dans le préambule du brevet : " Le mécanisme de cet appareil à pour caractère essentiel dagir par intermittence sur un ruban régulièrement perforé de manière à lui imprimer des déplacements successifs séparés par des temps de repos pendant lesquels sopère soit limpression, soit la vision des épreuves ". Cest finalement un processus très similaire à celui de la machine à coudre, qui fait successivement avancer et simmobiliser du tissu, le temps que le point soit réalisé. |
![]() Came excentrique |
![]() Position tireuse de l'appareil |
| Le mécanisme du Cinématographe repose sur lutilisation dune came excentrique qui transforme le mouvement de rotation de la manivelle en un mouvement vertical de va-et-vient, appliqué à un cadre guidé par deux rainures. Ce cadre supporte une tringle fixée de manière souple à une extrémité du cadre et comportant à lopposé deux pointes - les griffes - qui traversent une cloison rainurée et servent à entraîner de haut en bas le film qui se trouve dans le couloir de lautre côté de la cloison par lintermédiaire de ses perforations. Le mouvement dentraînement se décompose en 4 phases. Le rapport de démultiplication choisi fait que le rythme de rotation de la manivelle par lopérateur de 2 tours par seconde correspond à lavance intermittente du film de 16 images par seconde, succession suffisante pour assurer la continuité de la décomposition du mouvement filmé et de sa reproduction projetée tout en ménageant un temps dexposition ou déclairement adéquat permettant dobtenir des images bien définies et lumineuses. Selon la dextérité de lopérateur de prise de vue, la cadence des films Lumière varie ainsi de 16 à 18 images/s (vitesse fixée à 24 images / s depuis lavènement du cinéma sonore). L'autre caractéristique du Cinématographe est de permettre le tirage de copies positives pour la projection à partir du négatif développé : il suffisait pour ce faire dentraîner simultanément une pellicule vierge et un négatif, en orientant lobjectif vers une source lumineuse uniforme tel un mur blanc éclairé par le soleil, pour que les images du négatif simpriment en positif sur la copie. Le " petit moulin " était de ce fait une véritable usine à image autonome, réunissant dans un même appareil de petite dimension et pesant moins de 5 kg les fonctions de caméra, tireuse et projecteur, ce qui a grandement facilité les voyages des opérateurs. Il est bien difficile de déterminer précisément le moment à partir duquel les frères Lumière ont commencé à travailler sur la projection dimages animées, leurs souvenirs sur ce point étant contradictoires. Le Kinetoscope Edison est en revanche toujours cité comme point de départ de leurs réflexions visant à rendre visible par un public, et non plus individuellement, des images animées : ce nest donc quà partir de septembre 1894 quils ont pu, ou leur père Antoine, voir cette nouvelle attraction à Paris. Ce qui est certain en revanche, cest que leur prototype a rapidement permis la prise de vue, comme en témoignent les essais tournés probablement en janvier 1895 (neige présente sur le sol). |
![]() Premier prototype |
![]() Second prototype |
| Les essais retrouvés sont des bandes de papier sensibilisé au standard de 35 mm de largeur, tout comme les films Edison. Ils ont été filmés avec un premier appareil prototype conservé à lInstitut Lumière, avec lequel lentraînement de la pellicule se faisait par un système à pinces et non à griffes, mais déjà de façon intermittente grâce au système dexcentrique qui sera breveté le 13 février. Comme sur les schémas accompagnant le brevet, le mouvement de la manivelle à larbre portant lexcentrique est transmis par lintermédiaire dune courroie extérieure, mais curieusement lexcentrique est triangulaire et non circulaire. Tout ceci semble indiquer que ce prototype n°1 a vraisemblablement servi à expérimenter diverses solutions techniques et a de ce fait subi plusieurs modifications successives. Un second prototype comporte quant à lui les griffes qui viennent sintroduire dans les perforations pour faire avancer la pellicule de manière plus précise, un excentrique triangulaire et un système de transmission du mouvement de la manivelle par chaîne, à lintérieur de lappareil. Cet exemplaire offert par Louis Lumière au Conservatoire National des Arts et Métiers en 1942 est à rapprocher de laddition au brevet originel prise le 30 mars 1895 qui concerne ladoption dun excentrique triangulaire qui permet daugmenter le temps de repos du film. |
| Cest ce prototype n°2 qui a servi à tourner et à projeter la dizaine de films de lannée 1895, qui présentent tous les mêmes caractéristiques : images jointives à angles vifs décalées vers la gauche en raison de la forme de la fenêtre de prise de vue. Par contre, les films tournés à partir de 1896 auront tous la même forme dimage dorénavant standardisée : images à angles arrondies centrées entre les perforations et séparées par une barre de cadrage, et conservent la longueur de 17 m qui correspond à la capacité du chargeur et la largeur de 35 mm. |
![]() Premier prototype - Deuxième prototype - Appareil-type |
| Lingénieur Jules Carpentier, installé à Paris, a travaillé en collaboration avec Louis Lumière à la réalisation dun appareil adapté aux contingences économiques et techniques de la production en série, et qui a servi de modèle à cette fabrication devenue effective à partir de janvier 1896. Jules Carpentier avait assisté à la projection du 22 mars et avait aussitôt proposé à Louis Lumière sa collaboration. La correspondance heureusement échangée entre les deux hommes témoigne des étapes de la mise au point et de lurgence avec laquelle il fallait arriver à la série pour ne pas se laisser dépasser par la concurrence. Le premier appareil de Carpentier a été envoyé à Lyon en octobre pour essais. On peut imaginer quil était très proche des schémas publiés en juillet 1895 dans la Revue générale des Sciences pour accompagner larticle dAndré Gay sur le Cinématographe : lentraînement par chaîne est remplacé par un engrenage plus précis et permettant de réduire les à-coups préjudiciables à la bonne tenue des perforations, et une boîte réceptrice (addition au brevet du 6 mai 1895) placée à lintérieur de lappareil permet de récupérer la pellicule négative impressionnée qui jusqualors se dévidait dans un sac opaque placé sous la caméra. Un second appareil de pré-série fera encore des voyages entre Paris et Lyon pour subir des modifications avant quune première série de 200 exemplaires soient commandée par Louis Lumière fin décembre. |
![]() |
|
![]() Appareil spécial projection |
En 1897, le Cinématographe-type sera accompagné dun modèle simplifié et moins onéreux destiné uniquement à la projection. Parallèlement, Louis Lumière travaillait avec Victor Planchon pour la mise au point et la fabrication des pellicules couchées avec une émulsion dérivées des plaques photographiques " Étiquette bleue ", afin de ne pas être dépendant de fournisseurs étrangers comme Blair ou Eastman. La production artisanale de quelques rouleaux de pellicule au tout début de 1896 permet le tirage de copies pour louverture dune seconde salle, au 1 rue de la République à Lyon, et de tourner quelques nouvelles vues en attendant la fin de linstallation par Planchon de lusine de la toute nouvelle S.A. des Pellicules françaises (avec Louis Lumière et Jules Carpentier parmi les administrateurs), sur le cours Gambetta à Lyon. Laventure des tournages et de la diffusion à grande échelle des films pouvait alors commencer. |
|
|