ENTRETIEN THELMA SCHOONMAKER-POWELL par Bertrand Tavernier

Comment avez-vous rencontré Michael ?
Martin Scorsese m’a donné le meilleur métier et le meilleur mari du monde ! Plus jeune, j’avais vu Les Chaussons Rouges et Colonel Blimp à la télévision - c’était la version coupée, en noir et blanc, comme celle qu’a vu Marty à l’époque. A New York, en 1980, le Musée d’Art Moderne (MOMA) présentait une rétrospective. C’est là-bas que j’ai rencontré Michael Powell, avec Emeric Pressburger qui était là aussi. C’était étrange : Michael avait l’air tellement triste. Il m’a confié plus tard que ça lui rappelait des souvenirs douloureux. Scorsese avait invité Michael aux Etats-Unis. Il enseignait à l’université de Dartmouth dans le New Hampshire. Alors que nous montions Raging Bull, la nuit, il appelait Marty lorsqu’il se sentait seul. Parfois, c’est moi qui répondais. Un jour, Marty m’a demandé : “Pourquoi tu ne viendrais pas dîner ce soir ? J’ai invité Michael.” J’y suis allée et je suis immédiatement tombée amoureuse de lui !


Quels adjectifs vous viennent à l’esprit pour décrire Michael Powell ?
C’était un homme extraordinaire, son visage exprimait un tel amour de la vie. Tout ce qu’il disait était hors du commun. Les clichés étaient bannis de son monde ! Il me subjuguait même s’il avait 30 ans de plus que moi.


Et ensuite ?
Il vint régulièrement me voir, je montais Raging Bull dans une des chambres de l’appartement de Marty. Il trouvait très drôle de voir nos piles de bobines entassées dans la salle de bain. Plus tard lorsque nous sommes partis à Los Angeles pour les Oscars, j’ai appelé Michael qui se trouvait alors à la Zoetrope à Hollywood, le studio indépendant de Francis Coppola...


Diriez-vous qu’il était romantique ?
Oui, c’était un amoureux de la vie dont il ne voulait pas perdre une miette. Je me rappelle qu’à la minute où il se réveillait, il pensait déjà à l’autobiographie à laquelle il travaillait (publiée en France chez Actes Sud). Il n’exprimait jamais de ressentiment. Je ne lui ai connu qu’un éclair de colère à propos de son conflit avec son distributeur, John Rank, à la sortie des Chaussons Rouges.

Je me souviens qu’il aimait beaucoup d’autres choses en dehors du cinéma... Il adorait cuisiner, par exemple. Il cuisinait à l’instinct, sans recettes. Nous organisions de grandes fêtes pour lesquelles on préparait d’énormes pâtés en croûte et toutes sortes de plats étonnants ! Une fois Sergio Leone est venu à un de ces dîners dans notre loft à New York – c’était à l’époque du montage de King of Comedy - et il s’est approché de moi avec une grande assiette pleine de nourriture en disant : “C’est le meilleur plat que j’ai jamais mangé aux Etats-Unis !”. Comme il ne tournait plus, Michael s’exprimait en faisant la cuisine.

Il aimait aussi beaucoup marcher... A l’époque où il tournait ses grands chef-d’œuvres comme Colonel Blimp ou Une question de vie ou de mort, la première chose qu’il faisait sitôt le tournage terminé était de sauter dans un train avec Bill Payton, son merveilleux assistant, et les deux partaient pour l’Ecosse avec leurs sacs à dos marcher pendant deux semaines. Et il a continué à partir marcher comme ça tout au long de sa vie. Et lorsque le Who’s Who ou quelque chose de ce genre lui a demandé quelle était son activité favorite, il a répondu : “M’appuyer sur des clôtures !”.


C’est-à-dire ?
Il aimait se reposer en s’appuyant sur une clôture afin d’admirer le paysage.
Lorsque je l’ai rencontré au début des années soixante-dix, il était dans une très mauvaise passe mais il le cachait. C’est seulement en lisant son autobiographie que j’ai réalisé combien ça avait été dur pour lui... Il le cachait à sa famille, ses fils l’ignoraient ainsi que ses amis. Malgré cela, il avait toujours cette allure merveilleuse, toujours bien habillé mais avec des vêtements qu’il avait depuis 40 ans ! Des vieux tweeds faits pour lui dans les Shetlands ou les Hybrides... Une forme de fierté l’empêchait de se plaindre.


Quel est le premier film de Michael Powell que vous avez revu ?
Colonel Blimp. Puis une nuit, au montage, Marty m’a dit : “Je veux que tu regardes cette vidéo. J’ai attendu longtemps avant de voir ce film car j’étais sûr de ne pas l’aimer et je détestais l’idée qu’un film de Powell-Pressburger puisse ne pas me plaire. Mais ce film est un chef-d’œuvre ! ». Il s’agissait de I Know Where I’m Going.

Le genre de script sur lequel aucun studio ne miserait un dollar ! Et alors que des scénaristes d’Hollywood le prennent comme référence ! Les producteurs ne partageaient pas cet avis.


C’est en effet un chef-d’œuvre...
Oui, un chef-d’œuvre absolu.


Martin Scorsese dit avoir été très influencé par l’usage que Powell et Pressburger faisaient de la lumière rouge.
Lorsqu’il a montré à Michael le début de Alice n’est plus ici, il lui a dit : “Vous voyez l’hommage ?” et Michael a répondu : “Non, je vois juste que vous utilisez trop de rouge”. Marty a rétorqué : “Mais le rouge est partout dans vos films, c’est de là que je le tiens !”. Meanstreets est inondé de rouge. Comme le visage de Kim Hunter dans Une Question de vie ou de mort...


Marty dit avoir également utilisé cette technique consistant à modifier les vitesses de caméra, notamment sur des plans serrés...
Oui, pour des scènes d’action en particulier. Michael avait débuté sa carrière dans le muet et à cette époque-là, chaque type d’action avait sa propre vitesse de caméra. Marty tourne toujours ses scènes d’action à différentes vitesses... En ce moment, nous montons avec Marty notre nouveau film The Departed et il y a un plan très simple où Matt Damon compose un numéro de téléphone, et bien Marty l’a tourné à 18 images/seconde car il le voulait plus rapide. Il a appris tout ça de Michael, comme beaucoup d’autres choses.


Entretien réalisés en France en mai 2005.